texte · Scorpi777 · 7 min de lecture
À mes bien-aimés
Hey, tu t'es déjà demandé...
Hey, tu t'es déjà demandé une fois ce qui se passerait si, du jour au lendemain, tu perdais un proche ?
Mais bien sûr, on l'a tous fait. On a tous déjà pensé à ce qui se passerait si on perdait un être aimé. Certains ont dit qu'ils verseraient des larmes, d'autres qu'ils ne réagiraient pas, d'autres encore qu'ils ne sauraient pas comment réagir.
Ouais, je crois que la bonne réponse, c'est la dernière. Je ne crois pas qu'il soit possible de savoir comment nous allons réagir tant que nous ne serons pas dans la situation.
J'ai perdu ma grand-mère
C'est la deuxième fois, de manière consciente, que je croisais la mort. La première ne me concernait pas, je n'y ai pas prêté attention. Lorsque la maison du voisin est en feu, on paresse, mais lorsqu'on est concerné, on change tout de suite d'attitude, n'est-ce pas ?
J'ai toujours su qu'elle était âgée, mais je me disais au fond de moi qu'elle avait encore de beaux jours devant elle. Chaque fois que nous passions nos vacances chez elle, nous étions traités comme des rois. Que dis-je ? Même les rois n'étaient pas aussi bien lotis que nous.
Le jour où la nouvelle nous est parvenue, j'ai entendu pour la première fois ma mère pleurer. Je n'ai pas toujours été un garçon poli et sage, que ma mère et Dieu me pardonnent, mais ce jour-là, j'ai eu peur.
J'ai perdu mon grand-père
Il n'a pas survécu longtemps à ma grand-mère, il l'a suivi moins d'un an plus tard. Je n'ai pas autant pleuré que pour ma grand-mère. Et pourtant, il nous a gâtés. Mais je me suis senti simplement très triste. Au fond, je me disais qu'il allait enfin pouvoir se reposer. Il était si fatigué qu'il ne bougeait plus de la maison.
Le jour de sa mort, il a dit à ses filles qu'il était sur le départ. Elles lui ont dit d'arrêter cette blague. Mais il ne riait pas. Il s'est endormi paisiblement. Peut-être que cela a été la raison pour laquelle je n'ai pas été tellement affecté.
J’ai perdu un camarade à l’école
Nous n’étions pas particulièrement proches. Mais il aimait une fille qui était plutôt proche de moi. Une fille assez capricieuse, qui lui menait la vie dure. L’aimait-elle réellement ? Je n’en ai aucune idée. Mais lui était fou d’elle, allant jusqu’à braver la colère du surveillant pour elle. Un jour, il est mort. Juste comme ça. Sans signe annonciateur.
Je me suis senti triste, elle a pleuré. Elle a promis de ne plus aimer personne d’autre. Elle a trouvé un copain quelques mois plus tard. On ne peut pas la juger. La mort, cette triste réalité, vous montrera que vous n’êtes rien. C’est quand on voit les souris danser sur le cadavre du chat qu’on se rend compte du défi qu’elle représente.
J’ai perdu mon chauffeur
C’est lui qui m’a appris à conduire. Malgré ce que disait papa, il tenait à ce que je sache comment faire démarrer et avancer une voiture, il m’a fait essayer plusieurs types de voitures. Mais ce jour-là, il ne se sentait pas bien. Dans la soirée, il s’est refroidi à côté de papa. Je n’y ai pas cru au début. Mais la mort et sa sœur maladie sont tellement imprévisibles.
J’ai perdu ma tante
C’est la mort la plus récente dans mes souvenirs. En écrivant, ça fera bientôt deux mois qu’elle n’est plus. Je te l’ai déjà dit plus tôt dans ce texte, je pleure encore sa mort. Nous étions les enfants qu’elle n’a jamais eus. Elle faisait partie des rares personnes à n’avoir jamais oublié mon anniversaire, à m’offrir des cadeaux même quand ce n’était pas mon anniversaire. Mes plus beaux vêtements proviennent de sa générosité. Elle a, par amour pour moi, pour nous, essayé d’apprendre le français, malgré son âge. Elle ne demandait presque rien en échange. Juste un peu d’amour. Un peu d’affection.
Lorsque mes amis achetaient des fruits à prix d’or, je ne m’inquiétais pas. Je savais qu’à la maison, il y en aurait parce qu’elle s’en était assurée. Quand j’ai su pour sa maladie, je l’ai appelée une seule fois. Une seule fois, frère. Elle m’a rassuré. Tout va bien se passer, qu’elle me disait, je vais sortir bientôt de l’hôpital. Et comme un idiot, je n’ai plus jamais rappelé. Je me suis dit que c’était passager, qu’elle allait s’en remettre.
J’avais plus important à faire. Apprendre un énième langage de programmation, réinstaller un énième OS, commencer un nouveau projet ou encore être le MVP sur Call Of Duty. Si seulement j’avais su. Oh combien j’aurais aimé revenir dans le passé, pour la prendre dans mes bras et lui dire ces mots que j’ai toujours gardés au fond de moi, ces mots que je n’ai pas su lui dire.
Tu sais comment j’ai appris sa mort ?
Sur un statut WhatsApp. Sur son statut WhatsApp. Sa photo avec un RIP griffonné rapidement. Sachant qu’elle n’était pas à l’aise avec les nouvelles technologies, je me suis demandé qui avait bien pu faire une blague d’aussi mauvais goût. Mais pris d’un doute, j’ai appelé Papa. Il n’a pas répondu. J’ai appelé Maman. Elle non plus. J’ai appelé ma grande tante. Aucune réponse. J’ai commencé à paniquer. J’ai voulu rappeler ma mère quand elle m’a appelé. Elle a essayé de noyer le poisson en me surchargeant de questions. Désolé maman, je te connais depuis déjà 19 ans. Je sais comment tu fonctionnes. Tu voulais juste me protéger, mais je suis un homme maintenant. Je voulais savoir, elle a confirmé. Elle aurait dû toujours me considérer comme un gamin. J’ai pleuré.
Pas automatiquement. D’abord, je ne pensais plus à rien. Puis les souvenirs. La pensée de ne plus jamais la revoir. Et enfin mon unique appel. J’ai pleuré, frère, j’ai pleuré.
Je n’avais pas autant pleuré pour ma grand-mère. Je me suis senti extrêmement égoïste et je me sens toujours égoïste. Mon père et ma grande tante ont rappelé, ils ont essayé de me consoler. Pour leur faire plaisir, j’ai arrêté de pleurer. J’ai raccroché. J’ai pleuré encore une nouvelle fois.
J’ai tellement pleuré cette nuit que j’avais mal aux yeux. J’ai eu envie de crier. Mais je ne voulais pas déranger. Je me suis mis à écrire. Ma peine, mes fautes, je me suis condamné. J’ai pleuré. Puis je me suis calmé.
Je n’ai même pas pu être présent à l’enterrement. Je me suis dit que j’avais oublié, c’est fini, c’est du passé. Mon clavier est actuellement mouillé. J’ai peur que mes larmes abîment ma machine. Mais je n’arrive pas à arrêter de pleurer.
À mes bien-aimés
Je vous aime. Je n’ai pas su vous le dire quand vous étiez là. Aujourd’hui, mes mots ne vous atteindront plus jamais. Mais je pense que vous l’avez toujours su. Même si je ne l’ai jamais montré.
Vous qui me lisez aujourd’hui, qui que vous soyez, peu importe nos différends, dites-leur pendant qu’ils sont encore avec vous que vous les aimez. Bien qu’ils le sachent, ça fait toujours du bien de l’entendre. Prenez soin de vous. Si jamais je disparaissais, pour le peu qui en seraient affectés, je vous en prie, soyez heureux.