
lettre · Scorpi777 · 4 min de lecture
Lettre à une dame III
Lettre à Lady D.
Lady D., Cette nuit, j'ai rêvé. Non pas de vous tout entière, l'âme, assoupie, n'est pas si ambitieuse, mais de ce seul instant où vous souriez, et où deux fossettes se creusent derrière vos verres, comme si le ciel avait jugé qu'un sourire ne suffisait pas et qu'il fallût y ajouter deux signatures. Belle demoiselle, dès l'instant je me suis réveillé, en vain ai-je cherché à me rappeler de votre sourire déjà disparaissant de ma mémoire, en vain ai-je parcouru le dictionnaire pour chercher des mots pour décrire, je dois avouer que vous avez vaincu tout ce que le français comportait de mots. J'eus beau chercher dans toutes les langues du monde, c'est en silence que l'on vous décrit le mieux.
Et pourtant, ce n'est point le rêve qui me tourmente mais l'éveil. Car si dans mes voyages nocturnes, vous m'appartenez l'espace d'un instant, quand le jour se lève, je vous vois passer, rire, vivre, et tout cela sans que je n'y sois pour rien. Vous ignorez l'incendie que vous laissez derrière vous quand vous quittez une pièce. Il suffit que votre voix s'élève, ce poison lent que l'on boit en connaissance de cause, pour que la pièce entière se réorganise autour de vous, comme les astres autour d'un soleil qui s'ignorait. Vous traversez les jours comme d'autres traversent les foules, sans effort, sans conscience de l'espace que vous occupez dans l'esprit de ceux que vous croisez, et c'est peut-être là ce qui vous rend si redoutable.
Car il y a derrière ces verres que vous portez comme un rempart un regard qui ne sait pas mentir, et c'est précisément ce qui le rend si dangereux. Et quand ce regard s'illumine et que votre rire éclate sans prévenir, comme un orage d'été, il laisse derrière lui ce pétrichor de l'âme, quelque chose de vivant, de neuf, d'impossible à retenir entre les doigts. Vous avez, Lady D., cette manière singulière de donner à chacun l'impression qu'il est le seul dans la pièce, cette prestance empreinte d'une élégie silencieuse, cet éclat d'obsidienne que les autres peinent à feindre même en y consacrant toute une vie. Et de votre silhouette menue, presque sylphide, émane une gravité que des femmes deux fois plus grandes n'atteindront jamais, comme si le Créateur avait concentré dans un petit espace tout ce qu'il avait de plus redoutable.
Mais tout cela n'est rien, la voix, le rire, la grâce, tout cela n'est que le prélude. Car le véritable supplice, l'ineffable, c'est quand vous souriez et que ces deux fossettes réapparaissent, comme une calligraphie que Dieu aurait tracée sur vos joues pour signer son plus bel ouvrage.
Il est des choses, votre Grâce, que je ne vous dirai jamais. Non par lâcheté, quoique l'amour en soit une forme, mais parce que certains mots, une fois prononcés, ne se reprennent plus. Ils changent l'air entre deux êtres, et j'ai trop peur que l'air entre nous, qui me suffit tel qu'il est, ne devienne irrespirable.
Sachez seulement ceci : si vous n'existiez pas, je crois que j'aurais consacré ma vie entière à vous inventer. J'aurais cherché le secret de la vie, le pourquoi de toutes choses, simplement pour aboutir à vous. Comme le peintre qui, chaque matin, mélange ses couleurs sans savoir encore ce qu'il peint, et découvre au dernier coup de pinceau que c'était votre visage depuis le commencement.
Cette lettre ne vous parviendra donc pas. Elle restera là, pliée, palimpseste de tout ce que je n'aurai pas le courage de vous dire de vive voix. Et si un jour le hasard vous la mettait entre les mains, sachez simplement que l'homme qui l'a écrite n'attendait rien de vous, sinon que vous continuiez de sourire.