
Dans les rues d'Abidjan, dans ses marchés surtout, la vie vit. Des étagères s'y dressent chaque jour. Des vendeuses y pratiquent aussi leurs petits commerces pour survivre. « Découragement n'est pas ivoirien », disent-ils. Lorsque de nouvelles marchandises arrivaient dans des tricycles et devaient être déchargées, des jeunes vagabonds aidaient, pour des sommes, bien sûr, même modestes. Malick, 17 ans, était l'un d'eux. Vêtements usés, une chemise noire dont même les fils semblaient épuisés, un pantalon rose bonbon noué à la hanche avec du fil de natte, une paire de chaussures Recampus, étonnamment blanche bien qu'elle supportât ses plantes de pied depuis ses 11 ans. Oui, les chaussures, dès leur achat, n'étaient pas à sa taille, puisqu'il faisait des prévisions sur ses dépenses. Ses vêtements aussi étaient mythiques. Très tôt, il a dû apprendre à survivre seul. Sa mère l'avait en réalité abandonné. Son père ? Il ne l'avait jamais vu, puisque sa mère avait été violée dans un ghetto par un inconnu. Mais elle avait décidé de garder le rejeton.
À 7 ans s'ensuivit le calvaire de Malick, jeté à la nature sans avenir garanti. Son avenir dépendait constamment des humeurs du hasard, encore que celui-ci n'ait jamais semblé lui accorder la moindre grâce. C'etait un ''nouchi''. S'ensuivit ce train de vie factuellement accablant et complètement disgracieux. Il obtiendra plus tard un travail d'entretien de la maison d'une dame qu'il appelait affectueusement « Patronne », en échange de 250 FCFA. Le jour, il parcourait les marchés d'Abidjan à pied. La nuit, il devait se rendre chez sa patronne. Ce cycle se brisa une nuit. Pas partiellement, mais éternellement.
En effet, ce soir-là, Patronne remarqua que sa moto n'était pas garée à l'endroit habituel. Et devinez le premier suspect… Eh bien, c'est notre jeune Malick, mis en examen automatiquement, et ce, expressément, sans aucune autre intervention. On lui reprochait d'avoir volé ledit engin et de l'avoir fait disparaître. La force employée par Patronne dans ses déclarations laissait penser que Malick était réellement coupable, surtout quand on voyait sa précarité, son apparence morbide, son style appauvri, et ses gestes parfois maladroits. La sentence ne se fit pas attendre : le juge et l'assemblée, ne formant qu'une seule personne, le déclarèrent coupable. S'ensuivit sa peine, composée de bastonnades à volonté. La plus saisissante fut de l'acide pour carreaux sur son corps. De l'acide… Vous rendez-vous compte ? Un présumé coupable déjà torturé par une seule personne avant même d'avoir été jugé par les autorités compétentes. Quelques instants après cette rude et épouvantable épreuve, il fut laissé là, sur le sol, agonisant.
« Pi pi pi. »« … »« Pi pi pi.— Oui, c'est qui ? » répondit Patronne.
C'était Abdoulaye, son fils. Patronne se dirigea alors vers le portail et s'empressa de le faire entrer. La clé tourna dans la serrure, et l'engrenage retira la barre métallique. Patronne vit son fils. Mais un autre détail la plongea dans une psychose froide, instantanée, où elle crut perdre les eaux, bien que ménopausée et que le TDR n'eût, depuis fort longtemps, révélé positif aucun test de grossesse. La moto, la même moto que l'on accusait Malick d'avoir volée. Abdoulaye, frappé par la stupeur inhabituelle de sa mère, actionna les muscles de ses jambes et rentra dans la maison. D'ici là, le jeune Malick avait déjà perdu 2 litres de sang et était allongé sur le sol sablonneux de la cour, avec quelques mouches autour de lui qui formaient un cercle irrégulier, tels des sectaires en plein rituel.
Abdoulaye n'en crut pas ses yeux. Il appela immédiatement le voisinage, qui n'eut pas besoin d'être longtemps prié avant de porter secours. En parallèle, il grondait sa mère pour son acte immonde, elle qui, jusque-là, était encore sous l'effet d'une extase paralysante depuis le contact de sa rétine avec la couleur de la moto. Malick fut transporté à l'hôpital, mais après quelques heures d'intenses réanimations, son âme s'éteignit à tout jamais. Il venait ainsi de rejoindre un nouveau monde. Patronne fut inculpée. Elle avait pourtant une caméra dans son garage, là où la moto avait l'habitude d'être garée. Mais elle ne l'avait pas consultée, puisque le statut de celui qui venait d'être rappelé à Dieu avait autrefois largement suffi comme preuve.
L'histoire de Malick n'est pas un cas isolé. C'est exactement ce qui se passe dans nos sociétés aujourd'hui. Les apparences comptent bien plus que les pensées que nous avons. Le statut social nous préjuge. Il nous réduit à ce que la conscience de bien des âmes étourdies se fait de nous dès l'instant où elles nous regardent. Nos habitudes, nos intentions sont déduites de ce qu'elles voient. Tant que le tribunal de la rue existera, nos valeurs et nos pensées bafouées, la justice ne sera qu'un mot employé pour endormir les esprits égarés.
