
lettre · Scorpi777 · 7 min de lecture
Lettre à une ennemie
J'ai eu honte quand j'ai réalisé que la vie était une fête costumée et que j'y étais avec mon vrai visage.
— Franz kafka
Chère adversaire, Il est des mots que l'on n'apprend à prononcer qu'après avoir épuisé tous les autres. Celui-là, je l'ai longtemps repoussé, comme on repousse la conclusion d'un livre dont on espère encore que la fin sera différente. Me voici donc, la plume à la main, avec pour seule certitude que ce que nous fûmes l'un pour l'autre ne ressemble à rien de ce que j'eusse jamais imaginé, ni tout à fait une histoire d'amour, ni tout à fait une guerre. Quelque chose d'intermédiaire, d'innommable, comme ces blessures qui ne saignent pas tout de suite. Que n'eusse-je donné, à une époque, pour demeurer près de vous, respirer le parfum de vos vêtements, sourire au seul son de votre voix ? Vous le saviez, j'en suis certain. Et si vous ne l'avez point su, c'est que vous avez choisi de ne point savoir, ce qui, en définitive, revient au même. Vous vous êtes permis des libertés que l'on ne prend qu'avec ceux dont on est sûr, cette condescendance que vous ne daigniez réserver qu'à moi, comme un privilège amer dont j'eusse voulu ne jamais avoir été distingué, tandis que vous offriez aux autres cette douceur dont vous étiez si avare à mon égard. Et moi, j'acceptais. J'acceptais avec la patience des imbéciles heureux qui confondent la souffrance avec la profondeur des sentiments, me répétant que le temps arrangerait ce que la tendresse n'avait pas su corriger. Combien de fois n'eus-je supporté vos tempêtes ? Combien de fois ne fus-je que le dépotoir commode du trop-plein de vos émotions, ce réceptacle silencieux que l'on vide sans jamais se demander s'il déborde ? Vous m'avez un jour accusé d'hypocrisie, de feindre une amitié que je n'aurais point ressentie. Je ne vous en veux pas. On ne reconnaît si bien le masque que lorsqu'on en porte un soi-même, vous parliez, ce jour-là, en parfaite connaisseuse. N'eût été ce stage qui m'emporta jusqu'au Ghana et qui me fut, sans que je le susse encore, la plus belle des grâces, je serais demeuré là, captif consentant de votre toile, trop occupé à admirer sa complexité pour remarquer que j'y étais pris. Là-bas, curieusement, vous avez occupé mon esprit avec encore plus d'obstination qu'en votre présence. Je m'inquiétais pour vous, je pensais à vous, comme on pense à une plante que l'on a laissée sans eau en partant en voyage. Un soir, je confiai à mon compagnon de chambre ce que je n'avais jamais osé dire à voix haute, que je vous aimais, que je vous avais toujours aimée, et que cet amour ne m'avait rien apporté sinon la douleur douce des choses que l'on choisit de ne pas guérir. Ce fut cette nuit-là, je crois, que je pris la plume pour la première fois à cause de vous. Je l'intitulai Ode à l'inaccessible. Je ne savais pas encore que ce titre était, à lui seul, tout ce qu'il y avait à dire. Ce fut ma première nuit blanche à cause de vous. Allongé dans l'obscurité, les yeux ouverts sur le plafond, j'étais presque aux larmes, non pas de chagrin, mais de cette fatigue particulière des âmes qui ont trop longtemps porté ce qu'elles refusaient de nommer. Et puis, comme du pus qui s'échappe d'un abcès que l'on a trop longtemps refusé de crever, quelque chose en moi a commencé à se vider. Lentement. Silencieusement. Une de vos mauvaises plaisanteries, je ne saurais même plus dire laquelle, tant elles se ressemblaient toutes, a suffi à achever le travail. Je me suis dit, avec cette résignation tranquille des gens qui ont enfin compris : je la garde en amie, et rien de plus. Ce fut à cet instant précis, je crois, que je commençai à guérir. Et avec la guérison est venue la mémoire, cette mémoire impitoyable qui, une fois libérée, ne vous épargne rien. À mon retour, vous avez tenté de reprendre les choses là où vous les aviez laissées, comme on retrouve un jouet que l'on croyait rangé et que l'on s'étonne de trouver à sa place. Mais j'avais changé. Je n'étais plus ce moi docile et corvéable qui encaissait sans broncher le moindre de vos caprices, ce réceptacle commode que vous remplissiez de vos humeurs sans jamais vous demander s'il en souffrait. Vous l'aviez immédiatement senti, les êtres qui vivent de l'emprise des autres développent pour cela un instinct infaillible. Et je crois que ce fut précisément cet instant, celui où vous avez compris que vous ne me teniez plus, qui marqua le début de votre inimitié. Vous étiez entourée de gens qui vous couvraient de louanges en face et vous traînaient dans la boue dans votre dos. À maintes reprises, un ami commun avait tenté de vous en avertir. Mais vous étiez trop certaine de vous-même pour entendre ce qui vous dérangeait. Ce n'était d'ailleurs point là une nouveauté, vous aviez depuis longtemps élevé l'aveuglement volontaire au rang d'art de vivre, et la mauvaise foi en profession. De dépit, cet ami et moi avions résolu de nous éloigner. Vous avez alors commencé à traiter mes affaires comme si elles eussent été contaminées, comme si ma seule existence fût devenue une souillure. Puis un jour, vous m'avez appelé pour régler les choses, disiez-vous. Je vous ai ouvert mon cœur avec cette honnêteté que j'aurais dû apprendre à ménager bien plus tôt. Et vous avez eu l'audace, l'extraordinaire audace, de m'accuser d'avoir manœuvré pour que nos supérieurs vous retirent leur estime. Comme si j'eusse jamais eu besoin de manœuvrer, vous vous en étiez chargée vous-même, et fort bien. Vous avez ensuite décidé de me rembourser, comme on solde une dette envers un fournisseur dont on n'a plus besoin. Puis vos camarades se sont présentés aux élections, et c'est là que le masque est tombé tout à fait. Ils ont ourdi contre moi une accusation de diffamation, vous aviez des contacts, paraît-il. On n'a rien trouvé. On m'a suspendu quand même. Deux semaines. Pour rien. Et vous, vous regardiez. Le plus absurde dans tout cela ? Certains de ses propres camarades m'ont confié, après coup, qu'ils ignoraient eux-mêmes pourquoi mon nom avait été prononcé. On m'avait convoqué sans grief précis, comme on lance une pierre dans l'obscurité en espérant toucher quelque chose. L'unique reproche que l'école ait trouvé à formuler fut que j'avais fouillé sa vie privée. J'avais consulté les résultats du baccalauréat, des résultats publiés par le ministère, imprimés dans les journaux, accessibles à quiconque sait lire. Est-ce ma faute si la lumière du domaine public a suffi à dissoudre le mensonge qu'elle entretenait si soigneusement ? Elle avait, il faut le lui reconnaître, un talent rare : celui de se vanter avec l'art consommé de quelqu'un qui prétend ne pas aimer se vanter. Je ne vous dirai pas que je suis en paix, ce serait vous accorder le luxe d'un mensonge de plus. Vous avez encore, en pleine réunion, devant nos supérieurs, tenté de tirer sur moi comme sur une cible familière. Et lorsque je me suis permis de m'en plaindre, on m'a répondu que j'étais un homme et que les hommes supportent. J'ai noté la leçon, non pas la leur, mais la vôtre : que certaines personnes ne changent pas, qu'elles affinent simplement leurs méthodes. Mais voici ce que vous n'aviez pas prévu : la colère fatigue. Elle fatigue bien plus vite que l'indifférence. Et un matin, sans tambour ni trompette, j'ai cessé de me souvenir de vous avec de la rage. Non par grandeur d'âme, je ne vous ferai pas ce cadeau, mais par simple économie d'énergie. Vous n'en valiez plus la dépense. C'est peut-être là l'unique chose que je vous dois, chère adversaire : vous avez été un si mauvais rôle que vous m'avez forcé à écrire le mien mieux. Chaque caprice que j'ai encaissé, chaque humiliation que j'ai digérée, chaque nuit blanche que vous m'avez offerte, tout cela a fini par devenir du carburant. J'ai écrit. J'ai appris. J'ai gagné des prix que je n'aurais peut-être jamais cherché à décrocher si vous ne m'aviez pas, sans le vouloir, arraché à ma propre docilité. La meilleure chose que vous ayez faite pour moi, c'est précisément tout ce que vous avez tenté de me faire subir. Je vous souhaite, sincèrement, de trouver quelqu'un d'aussi patient que je l'étais. Vous en aurez besoin. Un ancien captif,