
Ma chère amie,
Cela ne fait que quelques mois que je vous fréquente, pourtant j'ai l'impression de vous connaître depuis la nuit des temps. J'ai connu vos joies, vos peines, vos colères. Je vous ai supporté, consolé, grondé en fonction de la situation. J'ai été grand frère, confident, meilleur pote. Pourtant depuis un moment, avec la patience d'un rat qui ronge une corde, je ressens quelque chose à chaque fois que je vous vois.
Ne cherchez pas à savoir quoi. Je l'ai moi-même ignoré longtemps, et sincèrement, sans la moindre feinte. C'est venu sans bruit, comme le lierre monte au mur: on ne le voit jamais grimper, et un matin la maison entière en est couverte.
Je ne me suis douté de rien. Voilà l'ironie. Nous nous parlions chaque soir, et cela me semblait aussi naturel que de respirer. Puis il y eut ce jour où, par le hasard des choses, nous ne nous étions pas parlé. Rien de grave, une journée comme il en existe. Sauf qu'elle n'existait pas, justement. Elle me manquait un morceau, et je tournais dans le vide sans comprendre lequel. Le soir venu, j'ai réalisé que j'attendais quelque chose qui ne viendrait pas: votre voix. C'est là, dans ce silence anormal, que j'ai enfin nommé ce qui grandissait en moi depuis des semaines. Et je l'ai nommé trop tard, à l'instant précis où il était déjà devenu trop grand pour que je puisse encore feindre de ne pas le voir.
Car il est des places que l'on occupe et qui, une fois prises, vous interdisent toutes les autres. Le grand frère n'aime pas. Le confident se tait. Le meilleur ami, ce beau rôle de consolation, est précisément celui que l'on réserve à celui que l'on n'aimera jamais. J'ai endossé ces trois habits l'un après l'autre, sans voir qu'à chaque fois je scellais un peu plus la porte que je rêvais de franchir.
Je vous parlais, en commençant, de ce rat qui ronge sa corde. Je vous ai menti par omission, car je ne vous ai pas dit ce que la corde retient. Elle retient tout: nos soirées qui s'étirent jusqu'à des heures indues, vos confidences quand le monde vous a trop malmenée, ce droit précieux de figurer parmi les rares à qui vous ouvrez sans y penser. Voilà ce que la petite bête s'acharne à trancher. Et j'ai compris, trop tard peut-être, que le jour où elle aurait fini son ouvrage, je n'aurais pas gagné votre cœur: j'aurais seulement perdu tout le reste.
Alors je ne la tue pas, je n'en aurais pas la force, et pour être franc je n'en ai pas même l'envie. Je me contente de la tenir, de l'empêcher d'achever ce qu'elle a commencé. Ne vous y trompez pas: je vous aime toujours, et je crois que je vous aimerai longtemps encore. Mais il y a une différence entre porter un feu et le laisser gagner toute la maison. Je garde le mien à hauteur d'homme, assez vif pour me tenir chaud, assez bas pour ne rien réduire en cendres. C'est un travail de chaque jour, et sans doute de chaque soir davantage.
Cette lettre, comme il se doit, ne vous sera pas remise. Elle rejoindra les autres, dans ce tiroir où je range ce que je n'ai pas le courage de dire ni le bon sens de taire. Continuez de m'appeler le soir. Continuez de tout me raconter, même ce qui me blesse. Je vous aimerai en silence, ce qui est encore la seule manière de vous aimer qui ne vous coûte rien. Et ce sera, croyez-le, la plus belle part qu'un homme puisse s'accorder: non pas vous avoir, mais vous garder.
Votre ami, puisqu'il le faut, mais pas seulement.
