
Ma terre, mon médicament, mon poison. J'ai dû la quitter pour mourir ailleurs.
Mes pleurs empiètent sur mon existence, quand je pense à ces amis inconnus qui, dans leurs vêtements les plus usés, se sont promis d'assainir, au regard de leur vécu, leur futur. Et d'un courage inouï, bien que la peur submergeât leur âme, ils se sont décidés à partir. Fatima n'avait que 24 ans et allaitait seule un enfant, un bâtard, puisqu'elle avait été violée. Elle savait qu'ici, rien ne s'améliorerait un jour. Car ses larmes, bien que suffisantes à convaincre un singe que l'orange était meilleure que sa banane, passaient souvent pour insignifiantes au regard de ses pairs. Ici, la vie est faite ainsi, et tu dois t'adapter, disaient-ils d'un air habitué. Comme si la souffrance devait être une norme. Comme si une jeune fille africaine était une sous-femme. Alors, ce matin, à bord de ce pick-up belge, dégradé par le chaud soleil de la Casamance, elle a fui avec son enfant, Aminou, qui visiblement était pour le moment insouciant des sacrifices de sa mère. Elle n'avait que 38 425F CFA, fruit de ses économies de 5 ans. Assez, selon Moussa Ndiaye, le chauffeur, pour atteindre Lampedusa. Le voyage a alors débuté, et d'une voix sordide, éperdument croyante, elle implorait Allah d'accorder sa miséricorde pour que tout aille pour le mieux. Tout allait bien. Fatima, son enfant et les autres migrants désespérés qui avaient pu survivre jusque-là, malgré les contrôles aux frontières, le soleil ardent, les risques encourus dans les ghettos d'Agadez et la nourriture qui avait éteint bien des âmes parmi eux, atteignirent après plusieurs mois Garabouilli. Ici, dans cette ville côtière de l'ouest libyen, la mer s'était déjà étendue sur tout l'espace disponible, comme pour montrer son autorité absolue. Les désespérés de Ziguinchor ne comptaient pas pour autant abandonner à la dernière étape de leur voyage, puisqu'ils savaient un peu à quoi s'attendre. Bassith, un jeune homme de 14 ans, habitait dans cette ville depuis plus de 10 ans, après avoir été secouru par des Libyens à la suite du décès tragique de sa mère, Diara Sow, poignardée dans cette même ville peu avant leur embarquement lors de leur migration vers l'Italie. Moussa, le chauffeur, le connaissait très bien et savait qu'il pouvait lui trouver un bateau, puisqu'il en empruntait un à chacun de ses voyages. Eh oui, Moussa est l'un des chanceux à pouvoir quitter l'Afrique à maintes reprises, et à en sortir presque toujours indemne. Bassith ne l'a pas déçu, puisqu'il a trouvé auprès de son patron libyen un vieux bateau de pêche de 150 places au plus, qui servait souvent de fumoir à ses amis et lui. L'assemblée migrante fut installée, les voiles, quoique déchirées, se hissèrent, et nos hommes ramèrent alors. La surprise ne se fit pas attendre : après seulement 10 heures à flotter sur l'eau, une vague pour le moins inhabituelle, d'après Moussa, se déchaîna au loin. Surpris et ne sachant que faire, les musulmans s'agenouillaient et appelaient à la rescousse, tandis que François, le seul Franco-Guinéen, qui les avait rejoints à Fass Boye, invoquait Jésus. La vague resta insensible à tout ceci. Ce cirque. Sur les 380 personnes à bord, plus de la moitié périt ce jour-là. Y compris Aminou, 6 mois. Le nourrisson de Fatima. Et pourtant, le voyage continua. Fatima pleura tout du long, tandis que les autres survivants restaient insensibles. Babacar s'était même donné volontairement aux poissons de la Méditerranée, qui étaient visiblement très heureux, tout juste après la perte de sa tante, jusque-là son seul soutien financier, moral et familial. Des soleils se couchèrent, des nuits se succédèrent, et la mer continua d'emporter des âmes innocentes de ce mythique bateau. Une semaine plus tard, Fatima atteignit enfin le Molo Favarolo, avec Moussa, une fois encore chanceux, ou plus adroit peut-être, et 47 autres passagers. Là, nos jeunes miraculés furent conduits vers une équipe médicale avant leur entrée sur le territoire. Le diagnostic fut tragique. Fatima souffrait d'une hypothermie sévère et Moussa, quant à lui, d'une méthémoglobinémie aiguë due aux additifs chimiques illégaux du carburant. Il en mourut dès le lendemain même. Fatima fut finalement prise en charge, puis réorientée vers la France, où elle ouvrira plus tard un salon de coiffure qu'elle tient avec Mohammed Bâ, l'un des 47 autres migrants, qui partage désormais sa vie. Ils ont aujourd'hui sept enfants : Aminata, Astou, Cheikh, Ibrahima, Mamadou, Ousmane et Mariama. « Tout va pour le mieux aujourd'hui, Alhamdoulillah », dit-elle souvent. Sauf que quelquefois, elle se demande ce que serait devenu Aminou aujourd'hui si ce naufrage partiel du bateau n'avait pas eu lieu ce jour-là.Le salon est au nom d'une cousine. Fatima, elle, attend depuis onze ans une réponse de la préfecture. Chaque fois qu'on sonne à la porte, elle cache ses enfants. Je pleure ces amis inconnus. Je les pleure, oui. Mais c'est moi qui ai trouvé le bateau. Et demain, j'en trouverai un autre.
